20000 sous les mers et L'Île mystérieuse

Date de publication : 9 août 2026 - Temps de lecture 6 min



L’utilisation de 20000 lieues sous les mers de Jules Verne comme exemple de lecture audio avec Calibre m’avait donné envie de redécouvrir le livre. Et d’enchaîner sur sa suite.

L'Île mystérieuse, édition Hetzel — 1875

L’Île mystérieuse, édition Hetzel — 1875

Balade sous-marine

Relire, enfin, lire, devrais-je dire, vu que mes souvenirs du livre se résumaient à peu de choses, 20000 lieues sous les mers, c’est aussi exhumer un style plus lent, plus posé, orienté sur l’émerveillement et la découverte, ces longues phrases que la littérature plus moderne tend à éviter, un peu comme celle-ci. L’époque où la science-fiction s’appelait les « voyages extraordinaires » ou « fantastiques »

Lorsqu’on pense à ce récit, on a rapidement en tête le film de 1954 produit par Disney, une superproduction en son temps. Cependant, ils ont à peu près autant de points communs que Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques de Philip K. Dick a avec son adaptation cinéma Blade Runner. Le décor, les noms, quelques scènes, et à part ça, deux œuvres bien distinctes.

Le roman est en réalité le journal de Pierre Aronnax, protagoniste et narrateur, qui passe de longs, très longs, moment à s’émerveiller face à la technologie développée autour du Nautilus, ses prouesses, et le génie du capitaine Nemo. De par sa nature de journal, le récit n’a pas vraiment de trame et enchaîne une succession d’événements et de tranches de vie quotidiennes à bord du submersible. Celles-ci sont ponctuées par quelques discussions avec Nemo, des plans fomentés pour s’évader un jour de cette prison dorée avec ses compagnons Conseil et Ned Land, mais aussi de loooongues descriptions de la faune, de la flore, et de la géologie sous-marine. Le personnage étant un naturaliste, ces passages sont donc inévitables. Mais hélas, ils me donnaient parfois l’impression d’être plus du remplissage qu’autre chose.

Ce qui fait que le récit garde une très grande part de mystère, peut-être à dessein, c’est qu’il ne développe presque pas les origines de Nemo ni même ses intentions, en réalité. Le capitaine est principalement dépeint sous son aspect de scientifique, parfois un soupçon de folie sous-entendue, exilé des terres et qui a trouvé refuge dans le vaste domaine des mers. On sait que lui et ce qui deviendra son équipage ont été des prisonniers et que les secrets technologiques qu’il a réussi à garder lui auront coûté sa propre famille. Ses origines indiennes sont citées, mais ça s’arrête ici. Le personnage alterne également passion pour le milieu sous-marin et mélancolie. Son absence est souvent évoquée, avec de longues périodes où Aronnax ne le croise pas. Enfin, avec l’usage d’un idiome incompréhensible pour les passagers, les origines de l’équipage et leurs discussions resteront un mystère pendant tout le récit.

Contrairement au film de Disney où l’instrument de vengeance qu’est le Nautilus est présenté dès le départ, cet aspect n’est découvert que très tardivement. Il est plus ou moins sous-entendu lors d’un curieux incident au début du voyage où les passagers suspectent avoir été drogués et endormis. Peu après, Nemo demande l’aide d’Aronnax pour diagnostiquer la blessure d’un de ses matelots. Voir Nemo pleurer la mort d’un membre de son équipage montre toutefois qu’il n’a pas perdu toute son humanité, au contraire de la version film qui est souvent plus froide.

Néanmoins, le récit emportera dans un maelstrom le Nautilus et ses secrets, se contentant d’une fuite et d’un sauvetage miraculeux des prisonniers, pour qu’Aronnax puisse ensuite publier son journal sous le titre 20000 lieues sous les mers. Dans un sens, il laisse le lecteur dans la même frustration qu’Aronnax qui n’en saura pas plus.

La science à l’aide de Robinson

Je n’avais jamais lu L’Île mystérieuse, seulement vu le feuilleton télévisé de 1973. Autant dire que nous sommes dans les mêmes rapports entre 20000 lieues sous les mers et son film, car il avait pris le parti de révéler dès le départ le pot aux roses pour se focaliser sur l’aspect science-fiction.

Dans le roman, nous suivons la découverte de l’île Lincoln, ainsi que ses naufragés et désormais colons l’ont baptisée, ponctuée par une série d’événements inexplicables. Comment l’ingénieur Cyrus Smith et son chien Top sont-ils parvenus dans cette grotte sur la plage alors qu’ils avaient chuté de la montgolfière à des kilomètres de la côte ? Pourquoi des ressources inespérées leur sont mises à disposition soudainement ? Qu’est-ce qui alarme tant que ça les instincts du chien lorsqu’il écoute les bruits d’une caverne ? Toutes ces questions constituent le fil rouge du récit, perturbé par des événements éprouvant toute l’ingéniosité des survivants pour les surmonter.

Ce qui m’a beaucoup amusé pendant la lecture, c’est que je n’ai pas pu m’empêcher d’y placer un regard moderne avec tous les jeux vidéo de survie qui ont pullulé ces dernières années. On est dans la peau d’un survivant avec zéro ressource et on doit faire en sorte de ne pas crever de faim ou se faire bouffer par une bestiole. Soit peu ou prou les mêmes enjeux auxquels les naufragés sont confrontés avec le premier : comment faire du feu sans allumettes ?

Le récit est beaucoup plus digeste que 20000 lieues sous les mers, j’ai trouvé. Bien que l’île soit décrite de fond en comble, si bien qu’on arrive à la visualiser, et que les travaux des colons sont méthodiquement rapportés, le lecteur n’est pas noyé sous une avalanche de noms d’animaux ou de végétaux comme Aronnax nous l’infligeait. Il se focalise sur les techniques employées pour aménager l’île, comment ils ont tiré parti de ses nombreuses ressources et de leurs connaissances scientifiques pour en déterminer la position approximative et concevoir des outils et autres produits indispensables. Allant jusqu’à relier leur habitation et une ferme plus loin par un télégraphe !

Outre la science, l’un des thèmes majeurs est l’humanité. Il se matérialise entre autres dans l’étroite amitié des colons, anciens prisonniers lors du siège de Richmond durant la guerre de Sécession, unis, face à l’adversité. C’est au travers de l’orang-outan apprivoisé que Jules Verne exprime ses idées d’humanisation. L’animal, désormais membre à part entière du groupe, avait gagné le respect et le statut d’humain. L’exemple inverse est rejoué ensuite avec Tom Ayrton, personnage issu du roman Les Enfants du capitaine Grant, criminel abandonné sur l’île de Tabor pour expier ses méfaits, redevenu sauvage après douze ans d’isolement. Sa réintroduction dans la compagnie et la patience des colons à son égard qui auront fait recouvrer son humanité.

Enfin, le dernier personnage qui a retrouvé une humanité n’est autre que le capitaine Nemo, le mystérieux protecteur de l’île. Le Nautilus bloqué dans une caverne, son équipage décédé, Nemo attendait la mort jusqu’à ce que sa solitude soit perturbée par la venue des naufragés. Leur collaboration et la solidarité dont ils ont fait preuve depuis l’a réconcilié avec son humanité perdue. Jules Verne en profitera pour dévoiler les origines du capitaine « personne » gardées sous silence dans 20000 lieues : le prince héritier d’un Raja de Budelkund, héros de la révolte de Cipayes dont la tête a été mise à prix et la famille massacrée par l’Empire britannique.

Un mystère résolu qui se conclut avec une dernière épreuve pour les colons : faire face au réveil du volcan de leur île.


Le mystère est donc ce qui qualifie bien ces deux œuvres. Tout au long de la lecture, nous sommes positionnés dans le même état de questionnement que les personnages. Même en connaissant le pot aux roses à l’avance, on ne peut s’empêcher d’être étonné lorsque les révélations arrivent enfin. Malgré leur lenteur, ils arrivent à être prenants et à nous entraîner dans la découverte. Des lectures qui changent et permettent de redécouvrir un style plus ancien et différent.