Le temps des projets d'écriture

Publication : 19/04/2026 - Temps de lecture 10 min



Dans la mesure où je traîne parmi plusieurs communautés d’écriture, voire dédiées à l’autoédition, j’ai remarqué une constante : les écrivains et écrivaines ont le feu au cul. Pourquoi ?

Un chronomètre de course

Time chronometer, photo par Bru-nO, Pixabay content license

Publier rapidement

Je l’ai déjà partagé ici, mais je le redis. À mes débuts, l’enthousiasme a fait que j’ai un publié mes premiers écrits avec précipitation. Forcément, on ne sait pas trop quel est le circuit, quelles sont les étapes, on pense que la finalité c’est juste d’être présent sur une plateforme et d’espérer toucher un lectorat.

Le souci, c’est que la qualité ne sera pas au rendez-vous. Mon constat personnel sur ma propre expérience :

'That is one big pile of shit', Jurassic Park

‘That is one big pile of shit’ – Jurassic Park.

Quelles raisons ?

Je pense que les raisons sont multiples et ne viennent pas forcément d’une mauvaise volonté. Plutôt de l’inexpérience et de discours trompeurs ou mal interprétés.

L’édition traditionnelle est un circuit lent, extrêmement lent. Lorsqu’un écrivain soumet son manuscrit, il rentre dans une phase d’attente et de remise en question : pourquoi n’ai-je pas de réponse ? C’est si mauvais ? L’ont-ils bien reçu ?

Des témoignages d’auteurs édités que j’ai pu rencontrer, ils sont à peu près tous dans le même état d’esprit. On peut donc considérer ceci comme la normalité du milieu : se faire publier par un éditeur est un parcours qui se chiffre en années et en incertitudes. Viennent avec ça la saturation du marché et sa rentabilité décroissante qui poussent les maisons d’édition à préférer des « valeurs sûres » et limiter les risques. Exemple : la romance occupe désormais 10 % du marché.

Je participe régulièrement à des appels à texte pour des nouvelles et les délais sont déjà longs, généralement plusieurs mois. La plus lointaine que j’ai eue sur un AT permanent a été d’environ huit mois. On plaisante souvent avec ça, mais chercher un éditeur, c’est comme chercher un travail. On envoie des C.V. partout et on a des réponses après six mois qui donnent l’impression d’être des modèles de lettres préenregistrés.

Un meme montrant le prince Charles jeune indiquant 'quand vous postulez à l'emploi', suivi de sa photo âgé lorsqu'il est arrivé sur le trône : 'quand vous êtes enfin embauché'.

À gauche : quand vous postulez. À droite : quand vous êtes enfin embauché.

Résultat, en autoédition (ou à compte d’auteur), on a la facilité d’être publié sans ou avec très peu de conditions. Mais aussi avec très peu d’exigences, puisque l’auteur porte seul le risque, et non la plateforme. Ce qui peut entraîner un biais : pas besoin de perdre son temps, on est le capitaine à bord, on y va !

Et sur ce point, les plateformes en question n’iront pas vous contredire. Elles vous encourageront presque dans cette voie ! Surtout si ça vous fait souscrire à des services payants, notamment du côté du compte d’auteur.

Une autre hypothèse est probablement liée à l’activité communautaire. Vous avez peur que votre public vous oublie si vous ne l’alimentez pas régulièrement. C’était un peu mon travers au début où j’enchaînais les publications médiocres en pensant que j’existerais grâce à ça.

J’ai envie de me coller des baffes.

Si je devais faire un état des lieux, voilà où j’en suis depuis mi 2024, quand j’ai décidé de retirer mes récits immatures pour les retravailler :

  • Trois nouvelles publiées (dont une rééditée)
  • Un roman publié en avril
  • Aucune sortie en 2025

Est-ce que ça veut dire que je me suis tourné les pouces ? Absolument pas !

Mon deuxième roman arrive à maturité (fil rouge démarré en début 2025) après trois réécritures et j’attends la fin des tables rondes de relecture pour entamer la quatrième avant de lancer le projet d’édition.

J’ai également commencé le premier jet d’un troisième roman en 2024, repris cette année, et, courant 2025, j’ai dû produire cinq ou six nouvelles sans compter les formats courts que je propose dans mon infolettre. Pourtant, je n’ai rien publié, parce que ces textes n’en sont qu’au début.

Avec le recul, j’ai aussi compris que l’inspiration et la créativité sont comme une nappe phréatique. Si on pompe trop dedans et qu’on ne lui laisse pas le temps de se régénérer, elle va finir par se tarir. Le projet d’édition de La dernière expédition a donc été un moyen de lever le nez du guidon et de se ressourcer sur autre chose.

La dernière raison que je verrais est inspirée de l’actualité où les « bons plans » pour se faire de l’argent à coup de promesses circulent sur les médias sociaux (des ventes de formations en mode Ponzi, etc.). Peut-être que des écrivains amateurs voient ici un moyen d’arrondir ses fins de mois ? Il vaut mieux tout de suite crever l’abcès : non, le nombre d’auteurs vivant de leur plume est marginal.

Malheureusement, la publication hâtive contribue à la mauvaise image de l’autoédition.

La même histoire, mais avec des chapitres en plus

En édition traditionnelle, le travail de l’écrivain s’arrête plus ou moins après l’écriture du livre. La partie éditoriale est gérée par la maison d’édition, de même pour la diffusion au public et la promotion du livre. L’auteur reste acteur sur ces étapes, mais il n’en a pas la responsabilité.

L’autoédition demande de porter toutes les casquettes de la chaîne de production du livre. Le hic, c’est que ces casquettes correspondent toutes à un métier à part entière : correcteur, typographe, illustrateur, etc.

Comme je l’évoquais dans mon article sur la typographie, la mise en page est souvent bâclée ou réduite à des paramètres techniques simplistes et non réfléchis. Et je ne parle pas des couvertures générées par IA qui décrédibilisent rapidement. Même si j’ai fait pareil au début, j’ai depuis appris à m’en passer sur les petites publications. Pour La dernière expédition, j’ai fait appel à une illustratrice. Les autres, c’est du montage photo.

Enfin, le risque d’avoir peu de relectures expose à un manuscrit avec encore trop de coquilles ou de tournures améliorables. À un premier jet, donc.

En autoédition, l’écriture du livre n’est qu’une des étapes de votre projet de publication. C’est le premier grand jalon (et l’un des plus importants !). Même si vous avez potentiellement eu quelques relectures, des retours à droite et à gauche, ou pris le temps de réécrire plusieurs fois, il faut éviter de se précipiter sur Amazon KDP (ou autre) et publier. L’important est de prendre du recul sur le texte pour juger de sa maturité.

Sans prétention de ma part, voici quelques points pour vous interroger sur chaque étape et savoir si vous n’en avez pas grillé une.

Cadrer le projet

Établissez votre feuille de route en fonction du projet : quel budget comptez-vous lui allouer ? Quelle date de sortie visez-vous ? Désirez-vous le lier à un événement particulier ? Faire une campagne de financement ?

Cette introspection vous permettra de prévoir les prochaines étapes.

Si campagne de financement il y a, vous devrez songer aux contreparties. Il faut qu’elles soient en rapport avec le projet pour éviter des objets trop bateau ou qui n’ont pas de lien direct. Vous manquez d’idée ? Regardez votre texte : y a-t-il un objet qui revient régulièrement ? Un élément visuel signifiant ?

Pour celle de La dernière expédition, j’avais opté pour le carnet de notes et le stylo, car ce sont les principaux outils du protagoniste. Le puzzle reprenait l’idée de celui assemblé lors de son enquête.

Le texte

Je recommande toujours aux écrivains indépendants de travailler sur des plateformes d’écriture communautaire, comme Epistolads ou l’Atelier des Auteurs. Cela demande du temps et de l’investissement personnel, mais une fois que vous aurez plusieurs retours, vous pourrez les considérer comme précieux pour améliorer et valider votre récit.

Si vous vous trouvez dans une communauté qui propose des tables rondes, dites-vous que c’est un exercice très intéressant. Les tables rondes sont une relecture partagée, généralement sur un serveur vocal, où quelqu’un lit son texte et d’autres commentent ou annotent à tour de rôle. Si, pour le fond, ce n’est pas forcément le meilleur exercice faute de temps, il est très efficace pour appréhender la rythmique. En effet, si vous trouvez votre texte chiant à l’oreille, c’est qu’il y a un problème.

Une bêta relecture pourra aussi vous aider à analyser votre travail.

Faire passer le texte entre les mains d’un correcteur professionnel reste incontournable. Vous relire sur d’autres supports (ex : liseuse numérique, imprimé…) est aussi indispensable pour gommer les derniers couacs qui seront passés sous les radars.

(Oui, je pense à toi, vil « a était », pour avoir glissé entre les mailles de toutes les relectures et de la correction. Découvert en relisant l’épreuve sur ma liseuse numérique avant de la soumettre à l’imprimeur !)

Enfin, rédigez votre synopsis, voire une lettre d’intention. Le premier est le résumé de la trame du livre, du début à la fin. La seconde décrit vos motivations derrière l’écriture de ce récit. Ce sont des documents éditoriaux en principe destinés à la maison d’édition d’une longueur moyenne de 1 000 à 1 500 mots. Pourquoi donc s’embêter avec, vous demandez-vous ? Vous allez comprendre plus loin.

La mise en page

Ici, il faut réfléchir à comment vous allez présenter votre roman. Quel format pour le livre ? Quelle police d’écriture ? Quelle finition (relié ou broché) ?

L’idée est que l’objet vous ressemble et ne soit pas un énième produit industriel standardisé tout en proposant la meilleure expérience de lecture. Fuyez les gabarits tout prêts, travaillez une maquette (recourez à un pro au besoin) qui vous inspire et vous crée une identité à la fois en tant qu’écrivain, mais aussi pour le livre.

Bien entendu, ne partez pas en vrille à faire dans l’expérimental avec des polices bizarres et illisibles peinturlurées de couleurs aléatoires. Le livre doit donner envie d’être lu. Quant à sa version numérique, elle doit respecter des critères d’accessibilité.

La couverture

Avant de brutaliser un chat bot IA en ligne avec vos instructions qui va vous pondre du vu et du revu, voire vous influencer, réfléchissez à votre couverture et à ce que vous voulez faire.

Commencez d’abord par une séance de remue-méninges : quelle émotion la couverture doit-elle faire ressentir ? Doit-elle être minimaliste ou fouillée ? Quel style graphique ? Quelles sont les habitudes du marché ? Y a-t-il des couvertures de vos romans préférés pour vous inspirer ? Que doit-elle montrer pour représenter votre livre et donner envie de le lire ?

C’est ici que le synopsis et la lettre d’intention précédemment rédigés viendront vous aider. Le premier résume votre histoire en peu de mots : il exige un travail de synthèse pour mettre en valeur les éléments principaux, pivots. La seconde exprime vos intentions sur l’écriture, elle vous servira donc à décrire le sentiment que la couverture doit renvoyer. Concernant le style graphique, je vous invite à aller vous perdre sur ArtStation pour trouver celui qui vous parlera.

Ces éléments seront le terreau pour développer le cahier des charges de votre couverture.

« Cahier des charges », tout de suite les grands mots !

Ne paniquez pas ! L’idée n’est pas de rédiger 50 pages de documentation technique, mais d’indiquer ce que vous voulez et d’effectuer un peu d’introspection dessus. Celui de la La dernière expédition faisait trois pages. J’y exprimais ce que j’attendais, je donnais les éléments de descriptions cités du livre, j’y avais mis des références pour le style attendu, et je disais ce que je ne voulais pas.

Dans la mesure où ce cahier des charges s’adressait aussi à des illustrateurs, je mentionnais les détails techniques du livre et les usages prévus de la couverture pour la cession de droits. Si vous réalisez vous-même la couverture, cela ne sera pas nécessaire.

Pour revenir au chat bot IA, vous pouvez l’utiliser pour prototyper et tester des idées. Je l’avais fait avec des exemples dans le cahier des charges de La dernière expédition tout en mentionnant les erreurs commises par le modèle. Mais une couverture réalisée par un humain restera bien plus qualitative et porteuse d’émotion que le résultat d’un algorithme.

Publication et lancement

Prévoyez votre calendrier de lancement et la communication qui va autour. Votre infolettre est l’un de vos atouts ici pour donner de premières informations à vos abonnés. Distillez petit à petit des éléments sur vos réseaux pour essayer de garder une certaine présence. Réfléchissez aussi à comment vous désirez communiquer dessus, quels visuels pour donner une identité au livre. L’illustration vous aidera beaucoup !


L’enthousiasme de publier son livre peut nous amener à effectuer des raccourcis. J’espère donc que ces quelques éléments vous aideront à prendre du recul et de la hauteur sur votre projet d’édition. Peut-être manque-t-il une étape par rapport à votre expérience ? N’hésitez pas à venir en discuter !